Les yeux du stade
Plongez dans l'univers des guides pour déficients visuels dans le handisport de haut niveau
Durant les stages avec l’équipe de France de para-athlétisme à l’Insep, situé au bois de Vincennes à Paris, Delya Boulaghlem et son guide, Romain Duchini, continuent d’apprendre à se connaître sur et en-dehors de la piste. © Paul Xerri
Durant les stages avec l’équipe de France de para-athlétisme à l’Insep, situé au bois de Vincennes à Paris, Delya Boulaghlem et son guide, Romain Duchini, continuent d’apprendre à se connaître sur et en-dehors de la piste. © Paul Xerri
Pour permettre aux déficients visuels de participer à des compétitions de haut niveau, des guides performent à leurs côtés. Ils sont plongés dans une aventure humaine qui va bien plus loin que le sport. Main dans la main, ils sont en route pour Paris 2024.
Sous une pluie battante, un matin d’octobre maussade, rien de mieux que de piquer une tête dans un bassin extérieur. Comme en course, Nicolas Tardieu et Maxime Gayet bravent les aléas pour préparer la Coupe du monde de para-triathlon du 29 octobre 2023 à Tarante, en Italie. Nicolas, 49 ans, a invité le jeune Maxime, déficient visuel, dans son hameau, à Précigné, au sud-ouest de la Sarthe. Explication des exercices, conseils, Nicolas prend son rôle de guide au sérieux, sans oublier la pointe de bonne humeur qui le caractérise. Il souhaite lui apporter son expérience acquise au cours de ses 30 années passées dans le triathlon. « Une petite paille », ironise-t-il. Sorti de la piscine, Nicolas continue de guider son para-triathlète de 22 ans. Le temps de rejoindre la voiture, il jette plusieurs coups d’œil vers Maxime. Des obstacles sont sur sa route. Un simple : « Attention au trottoir » lui permet de continuer son chemin.
Naturellement, dans un environnement qu’il trouve inconfortable, Maxime va vouloir placer sa main sur l’épaule de son guide. Une épaule sur laquelle il peut se reposer. Pourtant, à l’origine, ces guides étaient des athlètes d’un niveau national voire international chez les valides. Désormais, en plus d’emmener leur binôme du point A au point B en compétition, ils ont également la responsabilité de l’accompagner au quotidien.
A peine arrivé chez Nicolas, Maxime décide de mettre la table. Même si ses gestes sont plus lents, le jeune homme veut être le plus autonome possible. Pendant ce temps, Nicolas reste attentif et à l’écoute en cas de besoin. Cette expérience singulière et prenante a créé un lien particulier entre les deux hommes. Maxime définit sa relation avec Nicolas de « paternel » ou semblable à « un couple ». Résultat de ces quelques jours passés ensemble, ils ont terminé septième de cette Coupe du monde en Italie sur dix binômes participants.
Il existe quatre disciplines paralympiques où guide et déficient visuel font cause commune : le para-triathlon, le para-athlétisme, le para-cyclisme et le para-ski. Pourtant expérimenté, Nicolas a été surpris par l’effort que demandait une course de para-triathlon en duo. « J’ai oublié de m’occuper de mes sensations et je me suis vraiment mis en difficulté donc ça amène une complexité dans notre sport et ça donne des nouveaux défis super intéressants. »
En amont de la course, la reconnaissance du parcours est primordiale. Il faut retenir le nombre et l’angle des virages, la quantité de bouées sur l’eau et les obstacles qui pourraient se trouver sur leur route. Les déficients visuels doivent ensuite mémoriser le circuit pour réagir au mieux aux consignes de leurs guides.
© Paul Xerri
La passion ou la raison
En mars dernier, Maxime a fait la connaissance d’un autre guide : Fabien Delaunay. A 28 ans, l'ancien sapeur-pompier de Paris, ne pouvait pas accompagner Maxime en Italie. Sa situation personnelle et professionnelle a pris le dessus sur son envie de le guider. « C’est quelqu’un de passionnant et de passionné. Je donnerai ma chemise, même mon caleçon, pour quelqu’un comme lui » confie Fabien.
Atteint d’une rétinite pigmentaire congénitale, une maladie dégénérative, Maxime Gayet dédramatise la situation : « Mes deux parents étaient porteurs sains, à la rencontre des deux, j’ai gagné à la loterie ce super pouvoir. » Sa vision centrale, brouillée, l’oblige à utiliser sa vision périphérique. « Je tourne la tête un peu vers la droite et je regarde de côté avec
l’œil gauche. »
Maxime et Nicolas courent sur les quais de Sablé-sur-Sarthe. © Paul Xerri
Maxime et Nicolas courent sur les quais de Sablé-sur-Sarthe. © Paul Xerri
© Paul Xerri
Delya Boulaghlem est touchée par la même maladie génétique que Maxime Gayet. A 34 ans, elle fait partie de l’équipe de France de para-athlétisme et concourt sur le 100 mètres T11 et le saut en longueur. Depuis avril 2023, Romain Duchini, gérant d’une société de formation qui intervient auprès des jeunes, a rejoint l’aventure au côté de Delya et de son entraîneur, Thomas Verro. « Je n’ai pas eu envie de devenir guide, j’ai eu envie de guider Delya » explique Romain. Une décision qui a demandé beaucoup d’organisation et de compromis pour ce papa de deux enfants.
La recherche de performance est primordiale pour ces athlètes, mais pour arriver à se surpasser, la relation humaine l’est tout autant. « On ne peut pas bien s’entendre sur la piste et en-dehors, ne pas s’entendre. Sinon, ça se verrait » estime Charles Renard, guide de Timothée Adolphe. Surnommé le « guépard blanc », Timothée est devenu vice-champion olympique sur le 100 mètres T11, à Tokyo, en 2021. A l’entraînement, sur les pistes orange et jaune de la halle Joseph Maigrot de l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance), Charles prend le temps de l’aiguiller. Pour que Timothée réalise les exercices demandés par le coach, son guide lui explique les mouvements. En course, « on part en miroir, Timothée part jambe gauche devant et moi, jambe droite », explique Charles Renard. Cette technique est adoptée par la majorité des binômes pour garantir une bonne coordination.
© Paul Xerri
A l’origine, l’étudiant en psychologie n’était pas enjoué à l’idée d’être guide. « Je vais te donner un coup de main le temps que tu trouves quelqu’un. » Au final, il s’est « vite pris au jeu ». En moins d’un an de travail commun, ils ont remporté une médaille de bronze sur le 100 mètres T11 aux championnats du monde de para-athlétisme 2023, à Paris. Avec ce résultat, Timothée Adolphe fait oficiellement partie des premiers sélectionnés pour les Jeux de Paris 2024.
Pas de lien en para-cyclisme, la victoire commune se joue sur un tandem. A Tokyo, en 2021, la délégation française récolte 16 médailles, dont cinq du plus beau métal, sans aucun tandem féminin. En janvier 2022, l’équipe de France de para-cyclisme décide de constituer un binôme. Leur regard s’est tourné sur Anne-Sophie Centis, athlète déficiente visuelle, au côté d’Élise Delzenne, ancienne championne de cyclisme chez les valides. Toutes les deux lancées dans cette aventure inédite, Anne-Sophie se dit : « Très heureuse de découvrir les deux exercices (route et piste) avec elle. Elle devait apprendre à piloter et moi, à faire confiance. » Quotidiennement ou presque, Élise, après sa journée en tant qu’ingénieure, rejoint Anne-Sophie à l’entraînement.
A l’approche de l’événement tant attendu, la
« stoker » (terme anglais donné à l’athlète situé à l’arrière du tandem) se veut prudente. « L’objectif, c’est d’obtenir la sélection et si c’est le cas, une médaille sur route et une médaille sur piste, ce serait bien. »
« Je la guide tout au long de la journée »
Sur la piste, leur spécialité est la poursuite, un effort d’endurance de 12 tours (250 mètres le tour de piste). Dans le vélodrome, la pilote de 34 ans, se dit « incapable de parler » tellement la performance est intense. La communication est plus importante sur route. Pour le contre-la-montre, elles ont une voiture suiveuse et une oreillette. Mais, pour la course en ligne, « je dois lui décrire et lui donner les informations dont elle a besoin » explique Élise. Sur cette épreuve, Anne-Sophie pointe du doigt un souci d’équité entre les déficients visuels. « On a des adversaires qui font du vélo seuls à l’entraînement, c’est à dénoncer ! »
Pour passer à l’action « incognito » pendant la course en ligne, les deux partenaires ont des codes. « Elle ne peut pas me crier : ‘Attaque !’ On doit se coordonner sans que les adversaires ne le comprennent » confie Anne-Sophie. Pendant la performance, Élise doit pouvoir lui expliquer : A quel échelon de la course elles se situent ou combien de tandems sont à leurs côtés ?
© Paul Xerri
Née avec une cataracte congénitale bilatérale, à 40 ans, Anne-Sophie a définitivement perdu la vue de l’œil droit et garde une perception de la lumière à gauche. En comparaison avec un malvoyant, l’importance du guide est décuplée pour épauler les personnes atteintes d’une cécité complète ou partielle, comme Anne-Sophie. « En déplacement, je la guide tout au long de la journée » rapporte sa pilote (terme employé pour désigner le capitaine, l’athlète à l’avant du tandem).
Cette dépense d’énergie mentale demandée aux guides, Lionel Bayon en a fait les frais. Le guide d’Émilie Tabouret en ski de fond et en biathlon, double médaillé aux Jeux de Salt Lake City en 2002, a fait une chute de tension. « Après une course aux championnats du monde de 2003, j’étais à 6.3. » Mais, aucun regret sur ces quatre années en tant que guide, bien au contraire. « J’ai fait du haut niveau et j’en retire une aisance avec le monde du handicap. C’était une expérience incroyable. »
Un système de code était également mis en place par le duo. « Je disais : ‘Hop’ à chaque fois que je plantais les bâtons » raconte Lionel. Émilie, au signal, imitait son guide pour suivre le rythme.
Reconnu et médaillé
Alors que Lionel Bayon était déjà médaillé en 2002, Gautier Simounet, double champion paralympique en 2008 et 2012 sur le 200 mètres T12 avec Assia El Hannouni, a connu la transition en para-athlétisme. « En 2008, le guide avait la même prime que l’athlète, mais pas de médaille. En 2011, le guide commence à avoir une médaille. En 2012, il avait la médaille, la prime et surtout, ce qui est important pour tout sportif, il était dans le palmarès. » D’ailleurs, les primes seront une nouvelle fois les mêmes pour les athlètes olympiques et paralympiques, guides compris, aux Jeux de Paris 2024. Et pour la première fois, le montant de la prime pour l’encadrement et les entraîneurs sera égal à celui de l’athlète.
© Canva / Bing Image Creator - Podium olympique Paris - Paul Xerri
© Canva / Bing Image Creator - Podium olympique Paris - Paul Xerri
© Paul Xerri
Il existe d’autres disciplines ouvertes aux déficients visuels. Mais, seuls les guides qui s'investissent physiquement dans la discipline sont estimés au même statut que l’athlète déficient visuel. Donc l’assistant pour le saut en longueur ou encore le guide d’attaque au cécifoot ne sont pas médaillés.
Une poignée de guides soutenus par l’État
La grande difficulté pour les déficients visuels, c’est la recherche du guide. Ils passent de multiples annonces aux clubs alentours, à la fédération ou sur des groupes Facebook. Les possibilités sont nombreuses, mais les réponses sont rares. Trouver un guide pour du loisir est possible, mais pour gagner le titre paralympique, la tâche est beaucoup plus complexe. De plus, le guide doit être plus fort sportivement que son binôme. Alors, à l’avenir, Delya Boulaghlem espère la création d’un « fichier où on pourra répertorier des athlètes qu’on aura au préalable identifiés dans les clubs ».
Sur le plan financier, les athlètes dans le handisport sont rarement rémunérés, voire pas du tout. Les bonnes prestations sportives ne sont pas primées hormis pour un podium aux Jeux. Les autres revenus peuvent venir de l’Agence Nationale du Sport (ANS) ou de sponsors. Timothée et Delya font partie des premiers athlètes à offrir un complément de salaire à leurs guides. La fondation Valentin Haüy permet à la sprinteuse d’avoir un budget spécifique pour ses guides. C’est « une reconnaissance financière », qui permet, selon elle, de professionnaliser cette activité.
Depuis sa création en 2019, l’ANS, soutenue par l’État, a toujours souhaité « professionnaliser un secteur paralympique en France qui a été très longtemps amateur » détaille Arnaud Litou, manager de la performance paralympique. Le Franco-Canadien a constaté dès son arrivée, le manque de moyens par rapport à d’autres nations comme le Canada, les Pays-Bas ou encore l’Italie. Depuis 2019, le budget des sports paralympiques en France a été multiplié par quatre. Avec 10 millions d’euros cette année, les fonds accordés au secteur paralympique français sont désormais semblables à ceux du Canada (11 millions d’euros par an).
L’ANS permet à tous les athlètes, ayant le statut de sportif de haut niveau, guides inclus, « des droits socioprofessionnels, d’accompagnement et de prise en charge » affirme le manager de 48 ans. « J’ai obtenu 69 jours de détachement compensés financièrement par l’ANS auprès de mon employeur » déclare Anne-Sophie Centis. Le reste du budget de l’ANS est reversé aux fédérations principalement à la Fédération Française Handisport (FFH). Cette dernière chapeaute la plupart des disciplines paralympiques en France.
© Paul Xerri
Objectif : Paris 2024
Pour Gautier Simounet, la gestion des athlètes déficients visuels et des guides est mieux structurée dans d’autres pays, notamment le Brésil et l’Espagne. « Les guides sont professionnalisés, ils sont payés pour les stages. »
Pour Nicolas Becker, manager de l'équipe de France de para-triathlon, le système anglo-saxon se distingue. « Chez les Anglais, ils ne se soucient pas du rapport humain. Ils mettent le meilleur guide avec le meilleur athlète. » Aux championnats du monde de para-triathlon 2023 à Pontevedra en Espagne, trois binômes français ont été médaillés pour un binôme anglais titré. Dave Ellis a remporté la course dans la catégorie des déficients visuels chez les hommes avec Luke Pollard. Thibaut Rigaudeau avec Cyril Viennot et Antoine Perel avec Yohan Le Berre ont complété le podium. Chez les femmes, Anouck Curzillat guidée par Julie Marano ont terminé troisième.
Après des mois, des années d’entraînement, les guides français ont un seul but en tête, confie Romain Duchini. « L'objectif partagé (avec Delya Boulaghlem) est non seulement de se qualifier au Jeux mais aussi de faire une performance importante. Les Jeux, c'est le graal pour un athlète. »